Il existe un sentiment connu seulement de ceux qui ont tenu un diamant brut dans la paume de leur main : une pierre terne, ordinaire, presque insignifiante capte soudain un rayon de lumière – et l’espace d’un instant, un feu jaillit en son sein. Ce feu fascine l’humanité depuis des millénaires. Pourtant, il a fallu des siècles d’ingéniosité, de savoir-faire et de précision mathématique pour apprendre à le libérer. L’histoire de la taille du diamant est l’histoire du désir humain incarné dans la pierre.
Retracer l’évolution de la taille, c’est voyager à travers la civilisation occidentale elle-même : par les routes commerciales vénitiennes médiévales et les ateliers flamands, par les salles scintillantes de Versailles, par l’ère de la vapeur et de la lumière électrique – et enfin jusqu’à notre époque de lasers et de perfection algorithmique. Chaque siècle a laissé son empreinte sur les facettes des pierres qu’il a créées.
Avant la taille : l’ère du cristal intact
Pendant la majeure partie de l’histoire, les diamants étaient vénérés exactement tels que la nature les avait créés. Jusqu’à la fin du XIIIe siècle, les cours européennes conservaient les diamants non taillés – des cristaux octaédriques sertis dans l’or, prisés pour leur symbolisme et leur rareté, mais certainement pas pour leurs jeux de lumière.
Ce n’est que vers 1300 que les lapidaires découvrirent ce qui allait devenir le secret fondamental de leur art : le diamant pouvait être travaillé avec de la poudre de diamant. Cette découverte donna naissance à la taille en pointe – la première taille de l’histoire, dans laquelle seul le sommet du cristal était délicatement poli. Un début modeste – mais c’est alors que la main humaine osa pour la première fois toucher la pierre.

Le XIVe siècle apporta la taille en table : le sommet du cristal était meulé en une surface horizontale plane, créant une fenêtre par laquelle la lumière pouvait pénétrer à l’intérieur. Pour la première fois, on pouvait regarder non pas un diamant, mais dans un diamant. Dans cette idée simple – une surface plane et étagée révélant la profondeur de la pierre – résidait le germe de toute la future tradition de la taille en degrés. Vers la même époque, après 1330, les marchands vénitiens rétablirent des liens directs avec l’Inde, et Venise devint le premier centre européen de taille de pierres.

La révolution flamande : naissance de la facette
La transformation qui fit passer la taille d’un artisanat à un art eut lieu dans les Flandres au XVe siècle. Selon la légende, ce fut le joaillier brugeois Lodewijk van Berken qui, vers 1475, perfectionna la roue à polir – le scaif, imprégné d’un mélange d’huile et de poudre de diamant. Cet outil permit pour la première fois d’appliquer des facettes avec une véritable symétrie, en contrôlant l’angle et la position de chaque facette. Son atelier produisit la première briolette : une pierre en forme de goutte recouverte de facettes triangulaires sur toute sa surface.
Scintillant dans toutes les directions, dispersant la lumière comme aucune autre pierre – la briolette ornerait les pendentifs aristocratiques pendant des siècles. En 1811, Napoléon offrirait à sa seconde épouse, l’impératrice Marie-Louise, un collier avec dix briolettes pesant 4 carats chacune – et cette forme deviendrait à la mode dans les cours européennes pendant des décennies.
Le XVIe siècle devint une ère d’expérimentation. Les artisans essayèrent différentes combinaisons de facettes, explorant comment la géométrie réfracte la lumière. Le fruit le plus durable de cette période fut la taille en rose – une couronne bombée de facettes triangulaires avec une base plate, possédant un éclat diffus et doux. Durant ces mêmes années, une taille rectangulaire allongée entra dans l’arsenal du tailleur – l’ancêtre direct de la future baguette.
L’âge d’or : cardinaux, cours et les premières véritables tailles brillant
L’aspiration centrale du XVIIe siècle devint la brillance au sens le plus littéral : maximiser la lumière réfléchie. Le cardinal français Mazarin, collectionneur passionné de pierres précieuses, commanda un nouveau style de taille qui entra dans l’histoire sous son nom : dix-sept facettes réparties entre la couronne et le pavillon. La taille Mazarin devint la première pierre à mériter pleinement le nom de « brillant ». Vers 1700, le maître vénitien Peruzzi porta le nombre de facettes à trente-trois – le soi-disant triple brillant.
Ces perfectionnements donnèrent naissance à une taille en forme de coussin aux coins arrondis et à la couronne caractéristiquement haute de l’époque. C’est sous cette forme, connue sous le nom de taille ancienne mine, que le brillant domina le XVIIIe siècle : chaleureux, romantique, créé pour la lumière douce des bougies de cire.
De cette même époque provient l’une des plus belles légendes du monde de la joaillerie. On raconte qu’au milieu du XVIIIe siècle, Louis XV commanda une forme de pierre entièrement nouvelle pour sa maîtresse, la marquise de Pompadour – un ovale allongé aux extrémités pointues, évoquant la courbe de ses lèvres. La véracité de cette histoire est difficile à vérifier, mais elle s’est transmise de génération en génération comme un témoignage vivant que les diamants ont toujours été non pas de simples pierres, mais le reflet des désirs de leur temps. La taille marquise – élégante et sensuelle – existe encore aujourd’hui, instantanément reconnaissable à sa silhouette acérée.

Le XIXe siècle : vapeur, lumière électrique et naissance du brillant rond
En 1874, les artisans américains Henry Morse et Charles Field brevetèrent la première machine à tailler à vapeur, permettant de façonner simultanément deux diamants en un contour parfaitement rond. Sur cette base s’éleva la taille ancienne européenne – une pierre ronde à cinquante-huit facettes, une couronne haute et un caractère chaleureux, l’ancêtre direct de tous les brillants ronds modernes.
L’année 1879 apporta l’ampoule à incandescence d’Edison. Les pierres qui scintillaient magnifiquement à la lueur du feu paraissaient différentes sous la lumière électrique – et les artisans commencèrent à réviser les proportions en quête d’angles capables d’éblouir dans la lumière du monde nouveau.
Le début du XXe siècle : deux voies, deux visions de la beauté
Les premières décennies du XXe siècle représentent l’une des périodes les plus captivantes de l’histoire de la taille, car c’est alors que le monde de la joaillerie se scinda consciemment en deux directions parallèles pour la première fois. Différents maîtres, dans différentes villes, poursuivaient des objectifs fondamentalement différents – et chacun eut raison à sa manière.
À Amsterdam, Joseph Asscher regardait un diamant comme un objet architectural. En 1902, il créa et breveta la première taille de diamant signature de l’histoire – la taille Asscher. Ce fut la première taille brillant brevetée au monde : un carré aux coins coupés et aux facettes profondes en degrés, révélant vue de dessus un effet « galerie des glaces » hypnotisant qui s’enfonce à l’infini. Asscher ne recherchait pas les éclats de brillance – il cherchait la profondeur et le calme méditatif de l’espace intérieur de la pierre. La réputation de sa maison était impeccable : c’est à Joseph Asscher que le roi Édouard VII confia le clivage du Cullinan en 1908 – le plus grand diamant jamais trouvé, pesant 3 106 carats. La première tentative brisa la lame. La seconde – quatre jours plus tard, avec un outil plus grand, en présence d’un seul notaire – réussit. Du Cullinan, neuf pierres majeures furent taillées, qui entrèrent dans les joyaux de la Couronne britannique.

Vers la même époque, dans les premières décennies du nouveau siècle, la taille émeraude prit sa forme définitive. La taille émeraude remonte à la taille en table du XVIe siècle : les facettes parallèles en degrés étaient à l’origine appliquées spécifiquement aux émeraudes – elles réduisaient la pression sur la pierre fragile. Lorsque les artisans commencèrent à appliquer ce principe aux diamants, ils découvrirent que cette géométrie créait un effet totalement unique : non pas des éclats et du feu, mais une lumière soutenue et contemplative qui révélait l’espace intérieur de la pierre. Dans les années 1940, la taille avait été standardisée sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.
L’esthétique de l’Art déco – avec son culte des lignes épurées, de la géométrie et de la rigueur architecturale – trouva son incarnation idéale dans les tailles en degrés. C’est durant ces années que Cartier ramena la taille baguette au centre du monde de la joaillerie – une taille rectangulaire en degrés avec seulement quatorze facettes, connue depuis le XVIe siècle. Laconique et précise, elle devint une pierre d’accent indispensable dans les motifs géométriques des grandes maisons. La baguette est le langage de l’élégance retenue, qui n’a pas perdu son pouvoir jusqu’à ce jour.

Tandis que les maîtres d’Amsterdam et de Paris perfectionnaient les formes de tailles en degrés, en 1919 à Londres, un jeune ingénieur nommé Marcel Tolkowsky choisit une voie entièrement différente. Sa thèse « Diamond Design » soumit la taille aux mathématiques : il calcula les proportions précises auxquelles un diamant rond atteint simultanément le maximum de brillance – le retour de la lumière blanche réfléchie – et de feu, la dispersion spectrale en couleurs. Cinquante-huit facettes, un angle de couronne de 34,5 degrés, un angle de pavillon de 40,75 degrés. Là où Asscher recherchait le calme et la profondeur, Tolkowsky cherchait l’éclat éblouissant. Tous deux atteignirent leurs objectifs. La taille brillant rond moderne devint la norme selon laquelle plus de 90 % de tous les diamants du monde sont évalués aujourd’hui.

Milieu et fin du XXe siècle : nouveaux maîtres, nouvelles formes
En 1957, ce fut Lazare Kaplan qui créa la taille ovale moderne. Une pierre à cinquante-huit facettes, suivant la logique du brillant rond mais allongée en un ovale élégant – agrandissant visuellement la pierre et allongeant la main. Préserver la brillance d’un diamant rond dans un contour asymétrique était un défi qui n’avait jusque-là trouvé aucune solution.
En 1977, le tailleur new-yorkais Henry Grossbard créa la taille radiant – un hybride dont on ne pouvait auparavant que rêver : une silhouette rectangulaire caractéristique des tailles en degrés, combinée à un motif de facettes brillant offrant un maximum d’éclat. Grossbard constatait que la taille émeraude avait perdu en popularité précisément en raison de son manque de jeu de lumière – et décida de corriger cela.
Trois ans plus tard, en 1980, apparut la taille princesse – une pierre carrée aux coins vifs et un pavillon brillant en forme de pyramide inversée. Deuxième taille la plus populaire au monde aujourd’hui, la princesse combine modernité géométrique et jeu de lumière maximal.
La taille trillion mérite une mention spéciale – une taille triangulaire dont l’histoire remonte aux premières expériences hollandaises avec les formes asymétriques. La version moderne prit forme dans les années 1960-70 : un triangle équilatéral avec des facettes brillant allant de 43 à 50 facettes. Le trillion est plus souvent utilisé comme pierre d’accent, mais entre les mains d’un créateur audacieux devient une affirmation en soi.
La taille aujourd’hui : où la science rencontre l’âme

Nous vivons à l’époque la plus techniquement parfaite de l’histoire de la taille – et pourtant, la plus grande admiration est souvent suscitée par des pierres aux racines les plus profondes dans le passé. Les tailles anciennes mine et anciennes européennes, avec leurs asymétries façonnées à la main et leur éclat chaleureux, sont recherchées par des collectionneurs qui trouvent dans ces imperfections une humanité inaccessible à toute machine. La taille en rose du XVIe siècle est portée par ceux qui préfèrent sa luminescence tranquille au feu électrique d’un brillant moderne. La briolette, créée il y a cinq siècles dans un atelier flamand, connaît une renaissance aujourd’hui dans le travail de créateurs contemporains.
Chaque génération de tailleurs travaille à la lumière qu’elle connaît, pour le goût qu’elle a réussi à former – en dialogue avec les siècles qui l’ont précédée. Le lapidaire médiéval qui polit pour la première fois le sommet d’un cristal. Van Bercken, qui fit tourner son scaif. Asscher, frappant le Cullinan d’un marteau. Tolkowsky, réduisant le brillant idéal à un ensemble d’angles. Grossbard, restaurant le feu à la forme rectangulaire. Chacun répondit à la même question qui se pose à tout joaillier aujourd’hui : comment libérer le feu de la pierre ? La réponse n’est jamais définitive. C’est une conversation – entre lumière et géométrie, entre main et machine, entre les désirs d’une époque et l’héritage d’une autre. Et le diamant, patient et indifférent, attend qu’on l’interroge à nouveau.
